Mercredi 9 avril 2008
J'ai fini la lecture de Dracula de Bram Stocker à S. Cela nous aura pris neuf mois. Pour moi qui ne l'avais jamais lu, ce fut une découverte. Dracula fait partie de ces mythes que l'on a l'impression de connaître - voir l'excellent livre de Pierre Bayard, Comment parler des livres que l'on  n'a pas lu? - il est ancré dans notre environnement culturel. Dracula, honnêtement, le livre ne m'a pas transcendée. Disons que je suis contente de l'avoir lu, d'avoir été à la source du mythe.
Quelques réserves sur la traduction notamment qui traduit "coffin" par "coffre" au lieu de "cercueil".
Une surprise: le fait que Dracula est décrit comme un vieillard, comme un monstre. A aucun moment, Bram Stocker ne montre de sympathie pour son personnage, et le seul moment d'érotisme est lorsque qu'il s'attaque à Mina. Mais c'est un érotisme taché de sang, qui s'apparente à un viol. Il n'y a guère que les personnages de trois vampires "femelles" qui se montrent outrageusement sensuelles et voluptueuses, avec Jonathan, et même Van Helsing, sur le point de les tuer, est prêt à suspendre son geste tant il est troublé de son aveu même : "Elle était si charmante, d'une beauté si radieuse, si exquisement voluptueuse, que je sentis le profond instinct masculin qui nous pousse à chérir, à protéger un être de l'autre sexe, remplir ma tête du vertige d'une nouvelle émotion."

Ce qui m'a le plus intéressée, dans le livre, c'est sa construction. Etrangement, nous ne sommes jamais dans le présent de l'action, puisque tout est écrit à travers les journaux et carnets des différents protagonistes, et quelques articles de presse (qui tendent à ajouter une dimension véridique à l'histoire). Sur le plan de la structure du livre, deux moments sont particulièrement intéressants : lorsque tous les protagonistes se retrouvent réunis et décident de dactylographier leurs carnets pour les faire lire aux autres, et la toute fin du livre.
La mise en abîme joue à plein. Bram Stocker le souligne quand il fait dire à l'un de ses personnages: "Laissez-moi transcrire tout ce que vous racontez là. (...) Dans cette affaire, les dates importent surtout ; à mon avis, si nous rassemblons tous les éléments, et cela dans un ordre chronologique, nous aurons déjà fait beaucoup."
Mina, chargée de la retranscription, le fait en plusieurs exemplaires afin que chacun des personnages puisse prendre connaissance de l'histoire depuis le début, et se retrouve finalement dans la position du lecteur. Et le lecteur se retrouve lui-même dans la position de chaque personnage !Au milieu du livre, le professeur Van Helsing réunit tous ses alliés dans ce combat contre le vampire. C'est une réunion au sommet à laquelle le lecteur est convié, invité privilégié. Ainsi s'exprime Van Helsing : "Si je ne me trompe, nous sommes tous au courant des faits relatés dans ces lettres et journaux personnels."
Puis, Van Helsing expose les caractéristiques du vampire, en un résumé très scientifique et conclut: "Nous avons l'avantage du nombre, puisque le vampire est seul et que nous sommes plusieurs (dont nous, lecteurs). Nous avons les renseignements que nous donnent les livres (y compris celui que nous, lecteurs, tenons entre nos mains, le roman - mais est-ce encore un roman quand le lecteur est à ce point sollicité? - de Bram Stocker). Nous sommes libres d'agir et de penser (donc, de croire ou ne pas croire l'auteur)."
Après ce tournant décisif dans le livre, l'action continue, et les personnages qui, jusque là ont été surtout victimes, trouvent dans le nombre, la solidarité, une énergie qui les conduit à poursuivre le monstre Dracula avec un détermination sans faille.
La dernière note du livre est celle de Jonathan Harker qui déplore: "Chose curieuse, dans l'ensemble des témoignages qui composent le dossier (appréciez la façon dont Bram Stocker parle de son livre! Une façon brillante de l'authentifier!), c'est à peine s'il y a une pièce authentique: rien que des dactylogrammes. (...) Le souhaiterions-nous, que nous ne pourrions demander à personne d'accepter ces textes comme les preuves d'une histoire si fantastique."
Et Van Helsing réplique: "Qu'avons-nous besoin de preuves? Nous ne demandons à personne de nous croire."
Le mythe est né.
par Muriel Romana
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